mardi 31 décembre 2013

Noumea Mangrove de Claudine Jacques



Aux Editions « Au vent des îles »

« Nouméa Mangrove » est une fresque de la vie en Nouvelle Calédonie, mais  pas une de celles affichées dans les magazines en papier glacé des agences de voyages. Ici c’est plutôt de l’envers du décor dont il s’agit. La vie dans les squats au bord des mangroves, les règles qui régissent la communauté dans des habitations de fortune, la vie en brousse, les inégalités entre les kanaks et les blancs, les envies et jalousies suscitées par trop d’argent et d’opulence, les règlements de compte, la violence… C’est en partie cela que raconte Claudine Jacques dans cet ouvrage…  Sous fond de roman policier, elle aborde également un sujet d’actualité : la pollution de l’environnement causée par les usines de Nickel.
La construction particulière du récit et la façon dont l’auteur amène l’intrigue rend l’histoire captivante. Le début du livre un peu perturbant et difficile à suivre par la profusion  de personnages évoluant sans véritable lien entre eux, n’entache en rien l’intérêt de cette lecture puisque  au fil des pages on se laisse emporter dans les eaux troubles de la mangrove et meurtre après meurtre, apparaissent les enjeux et les liens qui unissent tous les protagonistes.
 Ce n’est qu’une fois la dernière page du livre tournée, un peu sonné, que l’on prend conscience de toute l’ampleur de l’énigme et le cloaque des eaux boueuses de la mangrove devient enfin limpide. 

lundi 25 novembre 2013

HOTEL Z d'Ivana Bodrozic


Aux éditions Actes Sud


1991, Vukovar, un frère et une sœur s’en vont en vacances sur les rives de l’Adriatique. Seuls et éloignés de leurs parents pour la première fois, ils passent quelques semaines dans une colonie de vacances.
De leurs parents, ils ne reverront que leur mère qui les rejoindra quelques semaines plus tard laissant son mari défendre leur ville prise par les forces Serbes.
Désormais personnes « déplacées », ils se réfugieront à Zagreb et seront momentanément hébergés par leur famille. Puis ballottés d’un lieu à un autre, sans appartement, ils seront finalement logés dans l’hôtel Zagorje, ancienne école des cadres du  parti. Un endroit isolé où les réfugiés s’entassent dans une affligeante promiscuité.
La narratrice, alors fillette de neuf ans au début des événements, relate les souvenirs de ce que fut sa vie dans ces temps de guerre, une lutte souvent humiliante pour tenter de vivre dignement. De sa vie entre parenthèse, dans l’attente d’un avenir meilleur, l’auteur se rappelle le manque d’argent, l’absence du père, la souffrance de sa mère et son attentisme, les reproches de son frère, le mépris des gens de la région envers les réfugiés…
La guerre prendra fin mais ce n’est que longtemps après, une fois qu’un logement leur sera attribué, que la promesse d’une vie meilleure se fera enfin sentir. Malgré les stigmates de toutes ces années et le manque d'un père, l'espoir d'une nouvelle vie à reconstruire s'annonce.
Hotel Z c’est la vision d’une enfant puis celle d’une adolescente qui a grandi trop vite et raconte avec simplicité l’exil et la survie de toute une famille meurtrie.
Ce récit touchant, poignant, bouleversant même par moment ne peut pas laisser le lecteur indifférent. A moins qu’il ne fasse preuve d’aucune compassion.



Quelques jours après la lecture de ce livre j’ai eu l’occasion de voir cet hôtel de mes propres yeux. Situés dans le village de naissance de Tito : Kumrovec, les lieux sont maintenant vides et sinistres. 

jeudi 24 octobre 2013

Petites scènes capitales de Sylvie Germain


Aux Editions Albin Michel


Cet ouvrage émouvant écrit avec beaucoup de sensibilité, retrace la vie  de Liliane, privée de son vrai prénom Barbara, qui sera durant toute sa vie en quête d’identité, de repères et de compréhension sur l’origine de son existence.
Cette petite fille, abandonnée par sa mère, contrainte de partager son père avec sa belle-mère et ses enfants, ne trouvera jamais vraiment sa place au sein de cette famille recomposée. Pourtant, malgré les malheurs, les désillusions, les attentes inassouvies, l’amour est présent, et bien que maladroit et  parfois silencieux, chacun le démontre, timidement, à sa façon.

D’une écriture délicate presque poétique, Sylvie Germain nous embarque dans la vie chaotique  de Lilie. Un destin qui aurait pu être le nôtre ou celui d’un proche si l’on était né après la guerre et si nous avions vécu Mai 68…

mardi 1 octobre 2013

Robert Mitchum ne revient pas

de Jean Hatzfeld
Aux Editions Gallimard


Mon premier ouvrage de la rentrée littéraire… Je ne suis pas du tout déçue.

1992 Sarajevo, deux athlètes de tir préparent les prochains jeux de Barcelone. Maridja d’origine Serbe, et Vahidin Bosniaque musulman, deux origines, deux religions, deux personnes qui s’aiment et seront éloignées l’une de l’autre en une soirée sans même avoir eu le temps de se dire au revoir. Impliqués malgré eux dans la guerre et forcés d’utiliser leur qualité de tireur d’élite pour intimider les forces opposées, ces deux amants seront rattrapés par la violence des événements et la versatilité des gens qui les entourent. Amis hier, ennemis aujourd’hui, manipulés par leur clan, ils deviendront les « jouets » des chefs de leur armée respective.
Les embuscades, les tirs, les snipers postés derrières des fenêtres sans vitre, les blessés, les morts,  ce spectacle de guerre désolant deviendra désormais leur quotidien. Hatzfeld le raconte simplement mais si intelligemment que l’on en arriverait presque à banaliser la vie des opprimés en état guerre… On plonge pourtant  dans le côté sordide, celui des coups montés, et des coups bas. On y découvre également le rôle des journalistes. Un récit rendu parfois fastidieux par les détails techniques des tirs, mais finalement jamais ennuyeux, tant l’auteur retranscrit les faits de façon réaliste et allège quelque peu l’histoire par les sentiments qui lient les deux principaux protagonistes.
Un ouvrage retraçant les affres de la guerre des Balkans et à fortiori par Jean Hatzfeld, mérite d’être lu.



lundi 23 septembre 2013

Le vestibule des causes perdues


De Manon Moreau

Aux Editions Delphine Montalant

Résumé de l’éditeur :

C’est l’histoire de Mara, de Robert, de Sept Lieus, d’Henrique, de Bruce, de Clotilde, de cet homme qu’on appelle le Breton, de Flora et d’Arpad. Un retraité, un joueur de guitare, un cow-boy, un exégète de Claude Simon, une brunette maigrichonne, un taiseux, une grande bourgeoise fatiguée, un gars que la vie un jour a pris pour un punching-ball. L’histoire de gens qui dans leurs existences urbaines n’avaient aucune chance de se croiser, mais qui tous, un jour, enfilent de grosses chaussures, un sac à dos et mettent le cap vers les confins de l’Espagne, le bout du monde, la fin de l’Europe : Saint Jacques de Compostelle. Sans se douter que ce chemin vieux comme les contes emporte ceux qui l’arpentent bien plus loin que ce qu’ils pouvaient imaginer.

C’est un peu l’histoire de la tour de Babel, sauf que cette fois, ce sont les hommes qui auraient eu le dernier mot.

Mon humble avis :

Il est un temps lointain où la petite fille que je fus, regardait son père réparer les bâtons et les cannes abimés des pèlerins de St Jacques passant devant notre maison. Tant d’entre eux ont franchi le pas de notre porte, certains assoiffés, d’autres fourbus par les kilomètres parcourus. Je me rappelle tous ces gens, tous ces étés, venus de loin, Belgique, Hollande, Autriche, Paris, à pied ou  à vélo. Ils cheminaient le long de la départementale 933.  Je me rappelle aussi,  l’hospitalité de mon père qui les conviait à déjeuner ou  à dîner, ou même, leur  laissait jusqu’à planter leur tente dans le jardin. Tant de cartes postales reçues de St Jacques ou d’ailleurs pour le remercier de sa générosité…

Alors forcément lorsque je me plonge dans le « Vestibule des causes perdues », je retrouve avec les pèlerins de Marion Moreau, un peu de mon enfance. Cette époque révolue où l’on prenait le temps de discuter avec des inconnus, des étrangers de passage. On ne parlait pas encore anglais mais à grands coups de gestes et de sourires, on arrivait à se comprendre. On partageait de petits moments simples mais intenses.

Au delà des souvenirs et de l’émoi que provoque cet ouvrage, j’ai le sentiment d’avoir moi-même cheminé avec chacun des protagonistes sur cette route célèbre du Puy en Velay jusqu’à Saint Jacques. J’ai souffert avec eux, ai compati à leur peine et bien que n’ayant reçu aucun « credential », je me sens désormais l’âme d’un pèlerin.
« Le vestibule des causes perdues » c’est la rencontre de personnalités différentes que rien n’aurait peut-être uni dans leur vie mais qui se retrouvent sur ce chemin chacun un peu replié sur lui-même, portant sur son dos la raison, parfois lourde, de la décision de partir. Des univers variés de personnages empêtrés dans leurs remords, leurs doutes, leurs craintes… Tous ont  pris la route pour une bonne raison, qui deviendra  une évidence au bout du parcours.

Ces marcheurs  solitaires, vont se croiser au fil des étapes, se revoir, partager leurs peines,  s’entraider, et noueront des liens qui viendront illuminer leur chemin et rendront ce voyage unique et merveilleux. Qu’importe d’où l’on soit,  qu’importe l’âge, ou le problème, que l’on parle français, espagnol, portugais ou bulgare, le but ultime est de comprendre, d’arriver, de se retrouver là-bas au bout du monde de l’Europe et de ne jamais oublier ce qui fut vécu sur ce chemin.

De sa douce écriture comme une poésie de plus de 300 pages associée à un soupçon de spiritualité, et beaucoup de tendresse, Manon Moreau fait de ce voyage  un enchantement.



 « De toute façon le chemin fait bien les choses, la vie s’applique, ceux qui doivent se trouver se trouvent, personne n’y coupe.

mardi 27 août 2013

Cherchez la femme d'Alice Ferney

Aux Editions Actes Sud

Résumé de l’éditeur :

Serge est brillant, entreprenant, narcissique. Marianne est sincère, ardente, déterminée au bonheur. Cherchez la femme raconte « l’histoire totale » de leur couple. Sous les yeux du lecteur, il se forme, s’établit, procrée, s’épanouit, subit l’épreuve du temps et la déchirure de l’infidélité…
Nos destinées affectives sont-elles libres ? De quel poids pèsent les rêves et les échecs de la génération précédente ? Quelles forces obscures (le passé, l’enfance, l’origine sociale, l’argent, la carrière professionnelle, les convictions, les valeurs) sont à l’œuvre dans la vie conjugale et menacent cet entrelacs fragile de deux solitudes engagées l’une envers l’autre ?
En forme d’étude de caractère, Cherchez la femme est un livre captivant, plein d’intelligence et d’humour, qui démonte a posteriori les mécanismes délicats d’un mariage et, ce faisant, dévoile à ses personnages les secrets de leur modeste épopée. Avec une écriture passionnée, Alice Ferney observe le stupéfiant voyage du couple, ses ravissements et ses dépressions, ses défenses et ses décompositions. Elle retrouve les mots de l’illusion et  ceux de la querelle, ceux du rapprochement et ceux de la défaite. Ceux surtout qui permettent de répondre à la question que l’état de grâce renvoie toujours aux lendemains : qu’est-ce que « s’aimer » veut dire ?

Mon avis :

J’ai découvert cet auteur avec son livre intitulé « La conversation amoureuse », et suis désormais une de ses fidèles lectrices.

Alice Ferney a la faculté de disséquer le genre humain. Elle fouille dans la vie des gens et analyse avec précision et habileté les états d’âme et les sentiments des individus.

Dans « Cherchez la femme », elle met en scène la vie d’une famille sur plusieurs générations, en sept chapitres aux titres éloquents.

Fils de Nina,
La femme de sa vie,
L’épreuve des faits,
Coup de foudre inopportun
Les meilleures choses ont une fin
Refaire sa vie
Et la mort qui sépare

Elle s’attache à nous montrer combien le poids de l’héritage familial peut impacter une vie et peser sur son avenir.
La façon dont se comportent les parents avec les enfants qu’il s’agisse d’amour ou de désamour entraîne des conséquences dans la construction de la personnalité du futur adulte.  
Elle décrit encore avec une étonnante lucidité les séquelles dues à l’éducation que l’on reçoit, la difficulté de s’en extraire si tant est que l’on se rende vraiment compte des conséquences qu’elles entraînent.

Ce livre confirme  à nouveau cet incroyable talent d’introspection de l’humain, écrit avec élégance dans un style irréprochable.


mardi 20 août 2013

Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

Cet écrivain voyageur nous embarque dans sa retraite sur les rives du lac Baïkal où durant six mois, il a fui le monde  pour expérimenter une vie de solitude au cœur de la forêt Sibérienne dans une simple cabane en bois.
Avec ses chiens pour tout compagnon, quelques caisses de Vodka et la présence occasionnelle de mésanges et d’ours, Sylvain Tesson a vécu replié sur lui-même. Ce fut une véritable communion avec la nature puisqu’il lui a fallu pour survivre, tirer l’eau du fleuve, pécher pour se sustenter et couper du bois pour se chauffer. Ses journées ont défilé  au rythme  d’une horloge naturelle celle de l’aurore et du crépuscule. Riche d’une grande quantité de livres qu’il a fait suivre de France, il a passé la majorité de son temps, à la lecture de ces ouvrages pour comprendre le monde qui l’entoure.
Dans l’isolement de la Sibérie, Sylvain Tesson se livre à une introspection et se libère du superflu, loin de toute pollution mercantile, visuelle et sonore.
Il faut beaucoup de courage pour vivre un tel isolement. Je l’envierais presque si le projet ne me paraissait pas si fou. Quelques lecteurs ont rapporté que Tesson n’envoyait aucun message précis à travers ce livre mais seulement la description de son quotidien. Je pense, au contraire,  qu’il met en exergue la superficialité de nos vies, leur manque d’intérêt, notre urgence à tout vivre vite, à consommer à outrance et sans plaisir.
Peut-être voulait-il simplement nous amener à nous rappeler que l’essentiel n’est pas ce que nous croyons.
Un poète rêveur, un brin utopiste, dont la narration appelle à la méditation. Un livre que je lirai à nouveau avec plaisir.

Quelques extraits :

 « C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. »
« L’éventail des choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »
« C’est le soir, il est 9 heures, je suis devant la fenêtre. Une lune timide cherche une âme sœur mais le ciel est vide. Moi qui sautais au cou de chaque seconde pour lui faire rendre gorge et en extraire le suc, j’apprends la contemplation. Le meilleur moyen pour se convertir au calme monastique est de s’y trouver contraint. S’assoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l’idée qui passe, la jeter sur le carnet de notes. Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »
« A Paris, je ne m’étais jamais trop penché sur mes états intérieurs. Je ne trouvais pas la vie faite pour tenir les relevés sismographiques de l’âme. Ici, dans le silence aveugle, j’ai le temps de percevoir les nuances de ma tectonique propre. Une question se pose à l’ermite : peut-on se supporter soi-même ? »
« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. »